Récits de la vie quotidienne à Prologue.
Chloé et ses deux chiens Simple et Baume.
La journée tirait à sa fin. Le soleil, déjà bas sur l'horizon, jetait des lueurs dorées à travers les quenouilles et les herbes hautes du marais du chaudron. L'air, chargé de l'odeur de terre humide et de végétation en décomposition, vibrait du bourdonnement incessant des moustiques et du coassement rythmé des grenouilles. Pour Jérôme Lagibotière et Ovide Polansky, c'était le signal du retour. Ils venaient de passer l'après-midi à guetter le gibier d'eau, sans grand succès, et l'idée d'un souper maigre commençait à se faire sentir.
Jérôme, appuyé sur sa jambe valide, frappa sa pipe contre le talon de sa botte pour en vider les cendres. Sa carrure imposante semblait absorber la lumière déclinante, son teint basané buriné par des années passées au grand air. Il achevait, comme toujours, une histoire invraisemblable dont il avait le secret.
« ...et c'est là que le loup-garou, voyant qu'il ne pouvait pas m'attraper, s'est mis à hurler à la lune d'une voix si triste qu'il a fait pleuvoir pendant trois jours sur toute la seigneurie! Foi de Lagibotière, les récoltes de l'habitant Tremblay en ont pris un coup! »
Ovide, silencieux, le regardait avec ce mélange d'admiration et d'incrédulité qu'il réservait aux contes de son ami. Grand et costaud, le jeune Polonais avait une force herculéenne qui contrastait avec sa timidité presque enfantine. Il ajusta les deux cannes à pêche sur son épaule et songea un instant aux forêts de sa Pologne natale. Là-bas aussi, les marais chantaient au crépuscule. Parfois, en regardant certains paysages du Bas-Canada, il avait l'impression d'y être à nouveau.
« Les loups, chez moi, ne font pas pleuvoir », dit-il doucement avec son accent encore perceptible. « Mais ils parlent aux hommes courageux. »
Jérôme éclata d'un rire franc qui fit sursauter un vol de canards au loin. « Tu vois, l'ami! Les bêtes ont plus de bon sens qu'on ne le pense. Celles d'aujourd'hui, en tout cas, ont eu assez de jugeote pour ne pas se montrer. Allons, laissons ce marécage aux moustiques. Si on veut pas manger que de la banique ce soir, on ferait mieux de tenter notre chance à l'Anse aux Carpes. J'ai le pressentiment qu'une grosse mémère nous y attend. »
Ils tournèrent le dos au marais et s'engagèrent sur le sentier boueux qui menait au chemin Bordeleau. Leurs bottes s'enfonçaient dans le sol mou, faisant un bruit de succion à chaque pas. La jambe raide de Jérôme le forçait à un rythme plus lent, mais régulier, une cadence qu'Ovide suivait sans un mot, habitué aux longues marches en forêt.
En débouchant enfin sur le chemin principal, une longue piste de terre battue et d'ornières séchées, ils sentirent l'air s'assécher. Le parfum des foins coupés dans les champs voisins remplaça l'odeur du marais. Le soleil n'était plus qu'un trait rouge à l'horizon, et le ciel prenait des teintes violettes et orangées. Ils s'arrêtèrent un instant, contemplant la beauté simple du paysage.
La lune, presque pleine, commençait à s'élever au-dessus des grands pins qui bordaient l'horizon, baignant le chemin Bordeleau d'une lumière blafarde. Les ombres des clôtures de cèdre s'étiraient sur la route comme de longs doigts squelettiques. Le concert des criquets avait remplacé celui des grenouilles, et l'air frais de la nuit transportait le parfum sucré du trèfle et de la terre labourée. Jérôme et Ovide marchaient maintenant d'un bon pas, le clapotis de leurs carpes attachées à la branche de saule marquant un rythme sourd.
C'est Jérôme, dont les sens étaient aiguisés par des années en forêt, qui s'arrêta le premier. « Chut », murmura-t-il, posant une main sur le bras d'Ovide pour l'immobiliser.
Quelques secondes plus tard, deux silhouettes basses et agiles sortirent de l'ombre d'un pommier et trottinèrent vers eux, sans un aboiement. « Simple et Baume », dit Jérôme avec un sourire. « La maîtresse ne doit pas être loin. » En effet, une petite silhouette se détacha de l'obscurité, un panier d'osier au bras. C'était Chloé Lavoie. Dans la clarté lunaire, ses longues tresses semblaient presque argentées.
« Vous rentrez bien tard du marais, messieurs », dit-elle d'une voix plus assurée que ne le laissait supposer son jeune âge. Jérôme montra fièrement leur prise. « Et toi, p'tite sorcière, tu cherches des racines de mandragore à la clarté de la lune? »
Chloé eut un petit rire qui sonna clair dans la nuit. « Ma grand-mère dit que la fleur de sabline ne s'ouvre qu'après le coucher du soleil. Elle est bonne pour apaiser les fièvres, et avec l'humidité qui s'en vient, il y en aura bien quelques-uns au village qui en auront besoin. »
Elle leur souhaita une bonne nuit et, accompagnée de ses deux gardiens silencieux, elle disparut de nouveau dans l'ombre du verger. Jérôme et Ovide la regardèrent s'éloigner un instant. Le monde était rempli de personnages étranges et merveilleux. Ils reprirent leur marche, le silence seulement rompu par le bruit de leurs pas sur la terre. Au loin, les quelques lumières du cœur du village scintillaient, leur rappelant la chaleur et l'animation du magasin général qui les attendaient.